Le déchet, entre rebus et ressource,

Lille, MEL Esterra, Lille Design

2018

Finalistes appel à projet "Communication graphique urbaine pour inciter à produire moins et mieux de déchets."

L’entrée dans la thématique proposée s’est faite par une étude des différents partenaires du projet que sont la MEL, Lille Design et Esterra. La méthodologie de mise en lien de concepts de design à une réalité du terrain nous a amenée au questionnement suivant: Comment inciter les habitants de la métropole de Lille à produire moins et mieux de déchets grâce à une meilleure compréhension du cycle qui l’anime et de ses différentes parties prenantes? L’outil de compréhension étant le design graphique, porte d’entrée sur d’autres champs du design l’animant. L'examen des campagnes mobiles lancées par Esterra montre que l’utilisation des B.O.M. comme support de communication , ainsi que les bus InfoTRI sont une bonne entrée graphique sur l’espace urbain. Passer d’une itinérance à un ancrage stratégique permettrait cependant une meilleure insertion dans le quotidien des usagers. Cette action de sensibilisation est porteuse d’informations, mais peu propice à l’incitation et à l’action des habitants.

Une meilleure compréhension des procédés mis en place dans le but de valoriser les déchets permettra à chaque habitant de se situer dans le cycle du déchet. Chacun visualisera alors la valeur de son action individuelle, à l’origine d’une synergie collective indispensable à la démarche de la MEL, en vue d’une « Révolution métropolitaine du déchet ».Une véritable mise en scène urbaine animant le quotidien des usagers passe également par une expression globale et transversale du design, invoquant le design d’espaces, de produits ainsi que le graphisme.

 

En tant que designers, nous nous sommes davantage intéressés à notre vision du déchet en général. Attardons nous par exemple sur le champ lexical négatif régissant sa qualification :

« détritus », « ordure », « poubelle », « encombrant », « reste »,

« saleté », « pollution », « jeter », « répugnant », « dégoûtant ».

Nous constatons que certains mots sont parfois également utilisés à valeur d’insultes. Or, ce qui différencie un déchet de tout autre objet est justement la façon dont il est qualifié, par le processus de désappropriation et de rejet qui l’anime. Effectivement tout objet est déterminé par sa fonction, sa composition. Cela n’est pas le cas pour les ordures qui sont simplement définies par rapport à l’intention d’un agent humain: « c’est parce que je ne te veux plus que tu deviens un déchet ».

Le déchet est porteur d’un caractère ambivalent, entre rebut et ressource. Cette idée est le point de départ d’un changement de point de vue des usagers. Ce travail sur la reconsidération du déchet, dans un premier temps, initie une réflexion plus large sur le cycle du déchet. Effectivement, une citation de Michel Puech dans un livre destiné à la jeunesse (Jeter, 2010, Le Pommier, Paris) nous éclaire sur notre méconnaissance de celui-ci : « Jeter, c'est faire disparaître, on ne veut pas savoir ce qui se passe après. La poubelle est vraiment un objet magique ». Or, la poubelle contient quelque chose de l’ordre de l’intime, elle est un élément d’archéologie de l’être humain et de ses modes de vie. Les poubelles dans un immeuble sont pratiquées par tous les habitants sans exception. Croiser des voisins au container à verre dans la rue par exemple crée des situations de mise en lien, parfois cocasses (« Soirée arrosée ce week end ? »). L’intégration d’une dimension sociale dans l’action de débarrassage des déchets permettrait une meilleure appropriation collective, un ancrage populaire et quotidien de cette pratique. L’action serait alors davantage ludique que moralisatrice, via les installations de design menant à une prise de conscience de ces choses que l’on fait machinalement.

 

On peut donc en conclure suite à nos enquêtes auprès des usagers que la notion de processus est bien comprise (le déchet entre rebut et ressource), des habitudes existent déjà dans le quotidien des gens et liées aux déchets.

Cependant, les usagers sont encore parfois dans le doute quand à la marche à suivre et au

devenir des déchets. Cela confirme le statut d’ « objet magique » que détient la poubelle. Les termes relevant de l’obligation mettent en avant la notion de devoir des usagers quand au tri des déchets. Cependant, comme on peut le voir il y a autant de poubelles noires que de celles de

recyclages. Notre objectif est donc de transformer l’obligation en envie. Notre parti pris concernant la communication, qu’elle soit graphique ou en terme de mise en scène urbaine repose sur l’incertitude des usagers, la méconnaissance de ce qui se passe après avoir jeté. Effectivement, le statut du déchet est ambiguë. Cependant, on remarque une rupture dans la manière de se positionner face aux objets lorsque ceux-ci passent du plein, au vide. L’usager se désengage alors face à cet objet, qu’il confie à « Ils », c’est à dire une entité inconnu, réalisant un processus méconnu de destruction ou de recyclage.

Nous avons donc décidé de nous jouer de cette méconnaissance afin de la mettre en valeur pour

pousser les usagers à se renseigner davantage. Effectivement, en faisant passer la gestion des

déchets ménagers pour une intrigue, une manœuvre secrète et mystérieuse, nous retournons la

vision et la place des usagers dans ce cycle.

On passe d’un acte individuel à une prise de conscience collective. Des ordures ménagères à
l’impact général. On retrouve alors l’évolution de l‘engagement de l’usager dans sa gestion d’un
objet qui devient déchet. Après le « je » utilisé pour parler de l’objet, le « ils » était utilisé pour
aborder ceux qui prennent en charge les déchets. Alors le « je » individuel se transforme en « ils »,
ainsi que l’action individuelle se transforme en plurielle en collective. Le mystère est ainsi levé. Une fois la curiosité attisée, le rôle de la MEL et d’Esterra est compris au sein du cycle des déchets. On se rend ensuite finalement compte que le « ils » ne désigne pas seulement ceux qui prennent en charge les poubelles, mais la collectivité formée par l’ensemble des individualités. Le « Je » devient « Ils », qui devient « nous ».